- Sep 30, 2025
Les professionnels nous racontent ... Episode 1 : Quand une trousse devient une montagne
- Raphaëlle Lefranc - Orthopédagogue
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Voici le premier épisode d’une série dans laquelle je partagerai des scènes vécues lors d’accompagnements parentaux. Des moments qui disent beaucoup du quotidien avec un enfant TDAH.
Dans ma pratique, j’accompagne les parents d’enfants et d’adolescents TDAH.
Après avoir proposé le programme Barkley en groupe, j’ai choisi de travailler en individuel. Au départ, c’était surtout pour des raisons liées à la difficulté de coordonner les disponibilités de chacun. Aujourd’hui, je sais que cet espace plus intime répond au besoin de certaines familles : être accompagnées au plus près de leurs réalités.
Mon approche n’est ni médicale ni thérapeutique. Elle est là pour soutenir les parents, les aider à faire baisser la pression et à retrouver confiance dans leurs compétences. Ce que je partage ici est empirique, issu du terrain, mais toujours relié aux fondements scientifiques qui éclairent ma pratique.
Aujourd’hui, je vais vous raconter comment ce qui nous apparait comme une tâche simple représente un véritable défi pour un enfant avec TDAH … et ses parents.
Pourquoi un PEHP, ou comprendre l’épuisement parental face au TDAH.
Tous les parents qui arrivent dans mon bureau portent le même vécu : la fatigue. Parfois, le découragement.
Beaucoup ont déjà lu des livres. Suivi des conférences. Écouté des podcasts. Ils savent ce qu’est le TDAH. Ils comprennent que leur enfant n’est pas “paresseux” ou “provocateur”.
Mais il y a une différence énorme entre savoir… et vivre le quotidien.
Ce que je constate souvent, malgré tout ce qu’ils ont lu, c’est qu’ils ont l’impression d’être seuls. Que ce qu’ils vivent n’arrive qu’à eux. Et c’est là que le lien entre les comportements difficiles de leur enfant et les retentissements du TDAH ne se fait pas complètement.
Souvent, le premier soulagement vient au moment où ils comprennent que ce qu’ils traversent est partagé. Que d’autres parents vivent la même chose. Qu’ils ne sont pas défaillants. Oui le TDAH est un trouble, qui bouleverse le quotidien des familles.
Mon rôle n’est pas de juger ou de culpabiliser.
C’est d’accompagner.
De leur donner des clés pour les aider à comprendre ce qui se joue.
Changer de regard : la psychoéducation comme levier
Parfois, c’est là que quelque chose s’amorce. Quand les parents commencent à entrevoir qu’ils ne sont pas seuls. Que ce qu’ils vivent peut s’expliquer.
L’objectif d’un PEHP de type Barkley ou PEPS est double : d’abord psychoéducatif, pour expliquer le fonctionnement cognitif, puis soutenant, en proposant des outils et des stratégies.
Expliquer ce qui se joue dans le cerveau de leur enfant, c’est leur donner la possibilité de déculpabiliser. De comprendre que leur enfant n’agit pas “contre eux”. Et de voir les comportements difficiles autrement : pas comme un refus de coopérer, mais comme l’expression d’une difficulté : “Ce n’est pas une question de vouloir, mais de pouvoir.”
Repenser les défis du quotidien à la lumière du déficit des fonctions exécutives
Repenser les défis du quotidien, c’est exactement le cœur du travail en individuel : aider les parents à voir autrement ces situations du quotidien qui les épuisent.
Derrière un “il ne fait pas” ou un “il traîne exprès” se cachent souvent des difficultés invisibles. Et quand on les comprend, le regard change.
C’est ce que nous avons exploré avec les parents de E., 9 ans.
Ils me racontent une situation récente pour m’expliquer le perfectionnisme de leur fils. A la maison, ils ont un grand bac rempli de feutres de toutes sortes. E part en classe verte dans les prochains jours, et il doit constituer une trousse. Les parents racontent : « Nous lui avons demandé de préparer sa trousse. Mais il est resté planté là, devant le bac, à ne rien faire. Puis il s’est énervé ».
Et s’il y avait une autre explication que le souci de bien faire ?
Mais en questionnant les parents sur comment cela pourrait être rattaché à ce que nous avons revu ensemble du TDAH et de ses manifestations, une autre explication émerge.
Et si son inertie était liée à ses difficultés d’initiation : par où commencer ? La tâche parait immense et « écrasante » pour E. Et si les difficultés liées au déficit de planification étaient aussi à prendre en compte : quelles vont être les étapes pour mener à bien la tâche ?
Finalement, si E. ne fait pas, c’est bien parce que cette tâche qui peut nous paraitre toute simple (prendre une dizaine de feutres pour les mettre dans la trousse), ne l’est pas pour lui. C’est une montagne.
Les parents voient la scène autrement. Ce n’est pas un caprice. Mais un réel blocage.
Comment accompagner alors son enfant ?
en lui proposant de le soutenir : « Nous allons faire ensemble ».
en proposant une stratégie pour initier l’action : « Par quoi allons-nous commencer ? Si nous prenions d’abord tous les feutres rouges ? »
Ces difficultés liées au déficit des fonctions exécutives se retrouvent dans toutes les tâches du quotidien qui peuvent paraitre les plus anodines, et particulièrement au moment des routines. Ainsi, le brossage des dents, ou le lever du matin.
De nombreux parents – surtout ceux d’enfants ayant passé 8/9 ans – tiennent le même discours : mais enfin, à son âge, je ne devrais pas être derrière lui systématiquement pour qu’il enfile son pantalon ! A son âge, il devrait pouvoir se brosser les dents tout seul.
Ces remarques sont prononcées par ces parents mêmes qui savent tout à fait que TDAH = déficit des fonctions exécutives. Mais en contexte, dans le quotidien, faire le lien entre ce déficit et la réalité de leur quotidien, et surtout comment y remédier, est difficile. C’est sur ce lien et sur ce pas de côté que nous travaillons ensemble.
Ainsi, admettre que l’âge ne doit pas entrer en ligne de compte. Votre enfant a besoin de votre soutien, d’être accompagné.
Quel parent d’enfant avec TDAH n’a pas cette image en tête : son enfant, brosse à dents dans la bouche, figé devant le miroir. Et il ne se passe rien. C’est exactement ce que me décrivait la maman de M., l’autre jour. “Il est planté là, il rêve… je dois répéter les choses 10 fois”. Mais dans sa tête, à lui, il se passe mille choses. Il a commencé à brosser, il a pensé à autre chose, il ne sait même plus où il en était.
Et ça, pour nous, c’est du brossage de dents. Pour lui, c’est une suite d’étapes. Attraper la brosse. Mettre le dentifrice. Brosser un côté, puis l’autre. Rincer. Ranger. Tout ça s’embrouille et devient… énorme. Ça l'écrase, mais surtout il se perd, il oublie, pense à mieux, vagabonde.
C’est là que la technique du “saucissonnage” prend tout son sens : découper une tâche en petites étapes claires, et les enchaîner avec soutien. On commence petit. On verbalise. On accompagne.
Soutenir et anticiper : perdre du temps pour en gagner
Quand on accompagne un enfant TDAH, il faut accepter une chose : ce qui nous paraît simple ne l’est pas pour lui. Et que “gagner du temps” passe souvent par… en perdre un peu au début.
Saucissonner
Une tâche qui nous semble évidente – “Prépare ta trousse”, “Brosse-toi les dents” – est en réalité une succession d’étapes.
Découper, guider, nommer chaque étape. C’est ça, le saucissonnage.
“D’abord, on sort les feutres rouges. Puis les bleus. Ensuite, on les met dans la trousse.”
Oui, ça prend plus de temps. Mais étape par étape, l’enfant se sent capable. Et, petit à petit, en le soutenant, on l’aide à développer des stratégies.
Anticiper (sans surcharger)
Anticiper, ce n’est pas ajouter des injonctions aux parents déjà à bout. C’est sentir ce qui est possible, ici et maintenant. C’est avancer au rythme de chaque famille.
Parfois, on rencontre des blocages. Alors, on commence petit. On ne bouleverse pas tout d’un coup. On choisit ses combats.
La routine du matin ? C’est souvent un gros morceau. On ne la réinvente pas en une semaine. Mais on peut choisir une seule étape et commencer par celle-ci.
C’est là que l’accompagnement individuel prend tout son sens : avancer pas à pas, en tenant compte des besoins, de l’énergie, et des priorités de chaque parent.
Comprendre les retentissements liés au TDAH dans le quotidien de l’enfant et ses parents, c’est déjà faire un pas de côté. C’est reconnaître que derrière un comportement “incompréhensible”, il y a souvent une difficulté réelle — et donc une possibilité d’accompagnement.
C’est ce changement de regard qui permet aux parents de passer d’un sentiment d’impuissance à une posture soutenante.
Dans le prochain épisode, nous plongerons au cœur de l’un des plus grands défis partagés par les familles : la routine du matin.
Entre fatigue parentale, lenteur extrême et tensions dès le réveil, je vous emmènerai sur ce terrain de bataille du quotidien… et nous verrons comment le rendre un peu moins explosif.