• 25 mai 2025

Troubles alimentaires et TDAH : un lien inattendu à mieux comprendre

  • Adeline Loriou – Diététicienne
  • 6 comments

Perte de contrôle face à l’alimentation, impulsivité alimentaire, difficultés à se réguler… Et si certains troubles du comportement alimentaire (TCA) étaient influencés par un autre trouble sous-jacent ? Le TDAH, souvent associé à l’enfant turbulent, est en réalité un trouble neurodéveloppemental complexe qui persiste souvent à l’âge adulte et interfère avec de nombreux aspects du quotidien, dont l’alimentation.

Dans cet article, je vous propose un éclairage fondé sur la littérature scientifique récente sur le lien entre TDAH (Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité) et troubles des conduites alimentaires.


Le TDAH en bref

Le TDAH touche environ 5 % des enfants d’âge scolaire dans le monde (Polanczyk et al., 2007) et persiste à l’âge adulte dans jusqu’à 65 % des cas (Faraone et al., 2006). Ce trouble se manifeste par trois types de symptômes : inattention, impulsivité et parfois hyperactivité.

Chez l’adulte, il est souvent sous-diagnostiqué, malgré son impact important sur la qualité de vie et la santé mentale.


Un risque accru de troubles alimentaires

Plusieurs méta-analyses montrent que le TDAH augmente significativement le risque de développer des troubles de l’alimentation :

  • Les personnes avec un TDAH ont 3 à 4 fois plus de risques de présenter un trouble alimentaire comme la boulimie, l’hyperphagie boulimique ou l’anorexie (Kaisari et al., 2017).

  • Les personnes souffrant déjà d’un TCA présentent aussi 2,5 fois plus de risques d’avoir un TDAH (Kaisari et al., 2017).

Une revue systématique menée par Nazar et al. (2016) a confirmé que les personnes présentant un TDAH ont un risque significativement plus élevé de développer des troubles de l’alimentation. L’analyse montre que le TDAH augmente considérablement les probabilités de souffrir de boulimie, d’anorexie ou d’hyperphagie, et ce, indépendamment de l’âge ou du sexe. 


Pourquoi ce lien ?

Le lien entre TDAH et troubles alimentaires s’explique par plusieurs facteurs :

  • L’impulsivité, symptôme fréquent du TDAH, est fortement liée aux comportements de suralimentation ou de crises de boulimie.

  • L’inattention peut nuire à la perception des signaux de faim et de satiété, ou entraîner une alimentation désorganisée et non intuitive.

  • L’hyperactivité, elle, a été associée à l’alimentation restrictive, notamment chez les hommes (Kaisari et al., 2017).

Le cerveau des personnes présentant un TDAH recherche souvent des sources de récompense rapide, et la nourriture peut jouer ce rôle apaisant, surtout en cas de stress ou de surcharge émotionnelle.


Un frein à la guérison

Une étude de suivi sur un an menée dans une clinique spécialisée a révélé que les femmes présentant des symptômes élevés de TDAH avaient moins de chances de guérir de leurs troubles alimentaires. Notamment, les symptômes d’inattention étaient les plus fortement associés à l'absence de rétablissement.

Cela montre l’importance de repérer ces symptômes dès le début du suivi, car ils peuvent modifier l’approche thérapeutique et nutritionnelle.


Le poids et le TDAH : une autre facette du lien

Le TDAH est aussi associé à un risque accru d’obésité :

  • Les adultes avec TDAH ont 70 % de risques supplémentaires d’être obèses comparés à la population générale

  • Chez les enfants, le risque est augmenté de 40 % (Cortese et al., 2016). 

Cette donnée est importante à connaître, car le lien TDAH–poids est indépendant de la prise de médicaments, et semble persister même en l’absence de troubles alimentaires diagnostiqués. 


« Adapter nos prises en charge »

En tant que professionnels de santé, nous devons :

  • Être attentifs aux signaux : perte de contrôle alimentaire, compulsions, alimentation émotionnelle récurrente, troubles du sommeil, difficultés de concentration…

  • Dépister systématiquement le TDAH lorsqu’un trouble du comportement alimentaire ou une obésité résistante est identifié.

  • Travailler en équipe pluridisciplinaire, en lien avec médecins, psychologues, psychiatres, pour proposer un accompagnement adapté, intégrant des stratégies spécifiques au TDAH
    (structuration des repas, prévention des automatismes alimentaires, etc.).


En conclusion : un regard global et individualisé

Chez les personnes atteintes de TDAH, l’alimentation peut devenir une source de soulagement, mais aussi de déséquilibre. Comprendre le fonctionnement neuropsychologique de ces patients permet d’aller au-delà des recommandations nutritionnelles classiques et d’offrir une prise en charge plus juste, plus bienveillante, plus efficace.

Le lien entre TDAH et troubles de l’alimentation nous invite à changer notre regard, à faire preuve de plus d’écoute, et à ne pas considérer les troubles du comportement alimentaire comme des « caprices » ou de simples « manques de volonté ».

Vous vous sentez concerné·e ? Un proche vous semble en difficulté ? N’hésitez pas à en parler à un professionnel de santé formé à cette double problématique. Le dépistage précoce et une prise en charge adaptée peuvent vraiment faire la différence.


Exemple

Quand des comportements, souvent perçus comme de la simple gourmandise ou un manque de limites, sont parfois les signes invisibles d’un TDAH associé à des troubles alimentaires. 

 Lorsque l'impulsivité rend difficile de ressentir la satiété et qu'on  recherche la stimulation par la nourriture, cela peut se traduire comme pour ces patients :

  • Cet homme aujourd'hui adulte, tout juste diagnostiqué à 43 ans, qui me fait une rétrospective de son alimentation et qui me dit qu'à 16-18 ans, il mangeait un poulet entier à lui seul. Cela faisait sourire, mais aujourd'hui, il doit peser chaque aliment pour ne pas céder à une envie de manger toujours présente, compulsive.

  • Cet enfant de 8 ans, diagnostiqué avec des TDAH, qui à peine sorti de table, demande déjà si c'est l'heure de goûter, et qui mange sans aucune notion de satiété les yaourts par 4 ou 6 à chaque fois, qui fouille et trouve les décorations de gâteaux, et même les flacons de type arôme vanille. N'importe quoi, pourvu que cela se mange. 


Références

Nazar, B. P., Bernardes, C., Peachey, G., Sergeant, J., Mattos, P., & Treasure, J. (2016). The risk of eating disorders comorbid with attention‐deficit/hyperactivity disorder: A systematic review and meta‐analysis. International Journal of Eating Disorders49(12), 1045-1057.

Cortese, S., Moreira-Maia, C. R., St. Fleur, D., Morcillo-Peñalver, C., Rohde, L. A., & Faraone, S. V. (2016). Association between ADHD and obesity: a systematic review and meta-analysis. American journal of psychiatry, 173(1), 34-43.

Kaisari, P., Dourish, C. T., & Higgs, S. (2017). Attention deficit hyperactivity disorder (ADHD) and disordered eating behaviour: a systematic review and a framework for future research. Clinical psychology review, 53, 109-121.

Polanczyk, G., De Lima, M. S., Horta, B. L., Biederman, J., & Rohde, L. A. (2007). The worldwide prevalence of ADHD: a systematic review and metaregression analysis. American journal of psychiatry, 164(6), 942-948.

Faraone, S. V., Biederman, J., & Mick, E. (2006). The age-dependent decline of attention deficit hyperactivity disorder: a meta-analysis of follow-up studies. Psychological medicine, 36(2), 159-165.

6 comments

Magaly26 mai 2025

Bonjour.

J'apprécie la lecture de vos focus. Un grand merci, une bouffée d'air et de compréhension. J ai 50 ans et je enfin je peux poser des mots sur mes maux. J' ai décidé de passer le cap du diagnostic. Ma fille a un TDA, mais sans le H.

Alexandra Touchard26 mai 2025

Bonjour,

Je travaille au sein d'un service hospitalier prenant en charge l'obésité pédiatrique. J'oriente majoritairement les jeunes que je rencontre vers mes collègues médecins pour un diag de TDAH qui s'est avéré être présent à chaque fois. Contexte d'obésité sévère et complexe où les différentes recommandations de PEC du TDAH sont mises en place depuis (+traitement). Les TCA se sont largement apaisés et les jeunes et leurs famille mettent enfin des mots sur des maux. Il y a énormément de liens à faire entre comportements alimentaires et fonctionnement neuropsychologique (sans oublier les comorbidités à la fois des TCA et du TDAH). A savoir qu'un groupe de travail autour des TND (et plus particulièrement TDAH) et obésité (TCA type hyperphagie boulimie ; restriction cognitive) est en train de prendre forme au niveau national au sein des CSO. Merci pour cet article.

Beatrice HAVOT26 mai 2025

Bonjour,

Je suis une femme de 50 ans, maman d'un garçon de 8 ans venant d'être diagnostiqué TDAH. Je ne suis pas diagnostiquée, mais je suis assez gênée par mes symptômes. Je suis aussi asthmatique depuis l'enfance et la prise de corticoïdes n'est pas anodine dans les effets secondaires... Votre article me permet de comprendre qu'effectivement mes troubles alimentaires sont peut être liés à mon TDA. Je suis en surpoids important et j'ai une candidose (diagnostiquée par une naturopathe). Il y a 4 ans, j'ai commencé un protocole anti candidose, mais j'ai eu des périodes de "craquages alimentaires" avec même des périodes de "pulsion", qui sont au fil du temps devenus des habitudes. De ce fait, j'ai repris pas mal de poids que j'avais durement perdus. J'ai donc les symptômes de la candidose qui reviennent, de la fatigue, des moments de déprime... J'ai l'impression d'être dans un cercle vicieux : déprime = manger, manger = fatigue, troubles accentués. De plus, la pré ménopause est là. Je ne sais pas vers qui me tourner, quel(s) professionnel(s) contactés... Merci.

Isabelle Arricastre9 juin 2025

Bonjour, merci beaucoup pour tous vos explications et articles, c'est une mine de connaissances, mais semble t'il inépuisables😊.

Qu'en est il du lien avec l'anorexie? Qui semble plus être lié à du contrôle, et je n'arrive pas à voir le lien avec le TDAH.

Merci pour vos explications !!

Bonne journée

Odcwgryl Zwugkbdrao15 sept. 2025

Excellente question ! Le lien TDAH-anorexie est effectivement moins intuitif que pour la boulimie ou l'hyperphagie, mais il est bien documenté scientifiquement.

Plusieurs mécanismes expliquent cette association :

🧠 L'hypercontrôle comme compensation : Paradoxalement, certaines personnes TDAH développent des stratégies d'hypercontrôle pour compenser leur impulsivité naturelle. L'alimentation restrictive devient alors un domaine où elles peuvent exercer une maîtrise totale.

🎯 L'hyperfocalisation : Le TDAH peut générer des phases d'hyperfocalisation intense. Appliquée à l'alimentation, cela peut mener à une restriction obsessionnelle.

La recherche de stimulation : Les personnes TDAH recherchent souvent des sensations fortes. La restriction alimentaire peut procurer une forme de "high" neurochimique (libération d'endorphines, sensation de contrôle).

📊 Les chiffres parlent : Les méta-analyses montrent que les personnes TDAH ont 3,97 fois plus de risques de développer une anorexie (Kaisari et al., 2017). Ce n'est donc pas anecdotique !

🔄 Fonctionnement exécutif perturbé : Les difficultés de planification du TDAH peuvent mener à un rapport dysfonctionnel à l'alimentation, soit par chaos (hyperphagie), soit par rigidité excessive (restriction).

En pratique clinique, on observe souvent que derrière une anorexie "contrôlée" se cache parfois un TDAH non diagnostiqué, surtout chez les femmes où il passe plus facilement inaperçu.

Odcwgryl Zwugkbdrao15 sept. 2025

Critique : Le lien "inattendu" entre alimentation et TDAH

Une approche réductionniste qui inverse la causalité

L'article en question révèle une mécompréhension fondamentale de la relation entre alimentation et TDAH. Qualifier ce lien d'"inattendu" en 2025 témoigne d'une ignorance des avancées récentes en psychiatrie métabolique et en neurosciences nutritionnelles.

Le problème de la vision unidirectionnelle

L'erreur principale : L'auteur semble considérer que le TDAH cause les troubles alimentaires et l'obésité, adoptant une vision purement symptomatique sans explorer les causes racines. Cette approche réductionniste ignore que :

1. Vision étiologique limitée

L'article se concentre sur la comorbidité sans explorer les causes racines communes. Il manque :

  • L'impact des déficits nutritionnels sur la genèse du TDAH

  • Le rôle de l'inflammation et de l'axe intestin-cerveau

  • Les mécanismes métaboliques sous-jacents

2. Absence de perspective préventive

Aucune mention des approches nutritionnelles préventives ou thérapeutiques pourtant documentées :

  • Correction des carences en micronutriments (zinc, magnésium, oméga-3)

  • Rôle de la dysbiose intestinale

  • Impact des additifs alimentaires et colorants

3. Ce qui manque : la dimension métabolique

L'article aurait gagné à mentionner :

Les mécanismes neurobiochimiques : Comment les carences nutritionnelles perturbent la synthèse des neurotransmetteurs (dopamine, noradrénaline) impliqués dans le TDAH.

L'inflammation de bas grade : Son rôle dans la physiopathologie du TDAH et sa relation avec l'alimentation moderne.

L'approche préventive : Comment une nutrition optimisée peut réduire l'intensité des symptômes TDAH et, par cascade, les troubles alimentaires associés.

Conclusion

L'article de Mme Loriou constitue une ressource clinique utile pour comprendre la comorbidité TDAH-troubles alimentaires. Cependant, il reflète une approche encore trop symptomatique qui gagnerait à intégrer les avancées de la psychiatrie métabolique.

Le véritable enjeu n'est pas seulement de gérer cette comorbidité, mais de comprendre et traiter les déséquilibres métaboliques qui peuvent contribuer à sa genèse. Une approche plus globale permettrait d'offrir aux patients des perspectives thérapeutiques complémentaires prometteuses.

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